La sexualite : Chemin vers soi, chemin sacré
par Michèle Théron
« Lorsque l'amour vous fait signe, suivez-le, bien que ses chemins soient escarpés et sinueux.
Et quand ses ailes vous étreignent, épanchez-vous en lui, en dépit de l'épée cachée dans son plumage qui pourrait vous blesser.
Et dès lors qu'il vous adresse la parole, croyez en lui, même si sa voix fracasse vos rêves, comme le vent du nord saccage les jardins. »
Khalil Gibran, Le Prophète
LA SEXUALITE QUESTIONNE NOTRE VIE
Quoi de plus banal aujourd'hui que parler de sexualité ? Pas un magazine n'a, au moins une fois dans l'année, son dossier, son article, ses astuces, pour « bien vivre sa sexualité ». La sexualité est de tous les débats, de toutes les émissions télé ou radio, et tout le monde s'accorde à dire qu'aujourd'hui, enfin, « elle est libérée » !
Et pourtant, derrière tout ce luxe de parole, est-il certain que la sexualité soit vécue si librement, est-il certain que hommes et femmes vivent à travers elle leur corps dans leur nature profonde ? Est-il certain que la sexualité s'exprime dans sa dimension la plus pleine, la plus sereine, la plus humaine et en même temps la plus sacrée ? Rien de moins sûr.
Pour accéder à cette plénitude, cela supposerait avoir, non pas résolu, mais au moins questionné un certain nombre de choses dans sa vie. Or la sexualité est dépositaire de tant de projections, de tant de tabous, de non-dits, que ce n'est pas forcément la parole « publique » qui peut libérer les représentations qui y sont associées. Certes, parler de sexualité peut modifier une certaine représentation qu'on en a. Mais la sexualité a rapport avec l'intime, avec le caché, le secret, le comblement de tant d'attentes que cela est rarement révélé en public. C'est avant tout une histoire entre soi et soi. Car si la sexualité est le fondement de notre rapport amoureux à l'autre, elle est d'abord, dans son alchimie première, un rapport à nous-même. C'est dans le rapport intime que nous avons à notre corps, à notre sexe, à notre désir, que va se construire notre capacité à éprouver du plaisir et à le partager avec autrui.
La sexualité nous parle de notre désir et le désir est ce qu'il y a de plus intime, de plus inconscient en nous-mêmes. Ce désir est parfois difficile à contacter parce qu'il a été dénaturé, masqué par des écrans que constituent l'éducation, la morale, les préjugés, les inhibitions, les peurs, les faux-semblants, les injonctions parentales, nos représentations de la féminité ou de la virilité. Il devient alors difficile d'être en contact avec nos véritables besoins et de n'être à l'écoute que de nous-mêmes.
La sexualité nous parle aussi de lâcher-prise. Il faut quitter le mental, abandonner le contrôle sur soi et sur l'autre, sur notre image, pour pouvoir s'abandonner au plaisir et à la jouissance. Ce sera d'autant plus difficile s'il existe un conflit entre notre désir profond et la représentation de nous-mêmes. Notre corps et notre mental font alors le grand écart, dans deux directions opposées et il n'est pas rare que ce soit le mental qui l'emporte, fort de sa maîtrise et de son emprise sur notre corps et nos émotions.
La sexualité nous interpelle aussi sur notre maturité affective. Lorsque nous sommes en dépendance affective, l'autre est investi pour combler tous nos manques. Or, si nous n'avons pas assez d'amour pour nous-même, l'amour de l'autre ne sera pas comblant. Nous sommes seuls à pouvoir prendre en charge notre sensorialité, à cultiver l'érotisme qui est nécessaire à l'épanouissement de notre désir. Attendre tout de l'autre, c'est rester dans une fusion affective qui demande une perpétuelle réparation de la part de l'autre. Pour Jean-Michel Fitremann, psychologue spécialisé en sexologie, « la fusion épuise le plaisir génital », car « moins on est dépendant, plus on est curieux sexuellement. » (1)
Cela suppose de ne pas avoir peur des autres, d'être capable d'aller vers l'autre, différent de nous-même, et d'accepter cette différence. Gérer sa sexualité est perpétuellement un jeu de contradictions entre ses désirs, les désirs de l'autre, les impératifs sociaux et les autres choix d'existence.
Et bien sûr, la sexualité nous oblige à nous interroger sur l'éducation que nous avons reçue. La sexualité a-t-elle été valorisée, ou sommes-nous pétris de tabous, préjugés, incapables d'accepter le plaisir et de le vivre comme quelque chose de légitime ?
C'est au devant de ces questions que nous devons aller, lorsque nous nous interrogeons sur la sexualité. Sans réponse, difficile de trouver notre place d'être sexué, difficile d'accéder à la dimension la plus noble de la sexualité : nous connecter à la vie et retrouver sa dimension sacrée.