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Sélection rubriques : Sommaire | Revue de presse | Glossaire | Salons - Congrès |La sexualite : Chemin vers soi, chemin sacré
par Michèle Théron
Une transmission du renoncement
Qu'ont pu transmettre ces hommes et ces femmes, sinon le dégoût ou le déni de soi, la frustration, la honte et le renoncement au désir ? Dans certaines lignées, il faut faire avec ces histoires là, il faut désapprendre le déplaisir et partir à la conquête du plaisir. Ce n'est pas une mince affaire, car cela implique de rompre avec une loyauté invisible qui nous maintient dans notre « clan », réflexe ancestral qui nous pousse à l'intégration pour raison de survie. Cela suppose de poser sur soi un autre regard, de s'aimer davantage et de se réapproprier son corps, ses besoins, ses désirs, avec la certitude qu'ils sont uniques, légitimes et respectables.
Car si nous vivons dans l'illusion d'une parole libérée, il n'est pourtant pas rare d'entendre encore les stéréotypes de toujours s'exprimer : un homme qui a beaucoup de conquêtes est « viril », « séducteur », « don Juan », une femme, elle, « couche » et n'est pas respectable. Ces affirmations ne sortent pas forcément de la bouche des vieilles générations, certains jeunes adhèrent pleinement à cette vision. C'est une vision qui perdure par le biais de notre culture judéo-chrétienne (5), dont l'ordre moral fut lui-même induit par toute une lignée de penseurs dès l'Antiquité, comme nous le rappelle cette « belle » pensée laissée par Pythagore : « Il y a un principe bon qui a créé l'ordre, la lumière et l'homme ; et un principe mauvais qui a créé le chaos, les ténèbres et la femme ». En 1760, le traité sexuel du Dr Tissot présentait la masturbation et la sexualité infantile comme l'origine de la plupart des maladies. Nos jugements viennent donc de loin !
Et lorsque nous jugeons le comportement sexuel d'autrui, cela évite de se poser les vraies questions. Nous évitons d'admettre qu'il a des besoins qui lui sont propres, nous évitons de voir que nous en avons qui sont inassouvis et nous fuyons le contact avec nous-mêmes. Mais nous donnons de cette façon un faux cadre à nos comportements sexuels, des ornières qui sont rassurantes. Nous vivons alors dans la plus terrible des pesanteurs : celle qui consiste à demeurer conforme à ce que l'entourage, l'opinion, notre « image » attendent de nous. Et pour la femme, le poids de la société reste plus pesant encore. Traditionnellement, la femme peut prétendre à la sexualité uniquement dans le mariage. « Pour elle, l'acte de chair, s'il n'est pas sanctifié par le code, par le sacrement, est une faute, une chute, une défaite, une faiblesse ; elle se doit de défendre sa vertu, son honneur ; si elle « cède », si elle « tombe », elle suscite le mépris ; tandis que dans le blâme même qu'on inflige à son vainqueur, il entre de l'admiration. », nous disait Simone de Beauvoir (6)
Une femme libre paie un lourd tribu pour son émancipation : jugements, dénigrement, mise à l'écart, car la société punit « l'insubordination » des femmes par la solitude et l'exclusion.
Certes, dans nos sociétés « évoluées », les moyens sont raffinés, mais ils restent dans l'esprit de la loi que les hommes ont imposée : c'est la femme qui porte le poids de la culpabilité sexuelle. Ici on lapide la femme adultère, là on la voile pour qu'elle perde son pouvoir, dans d'autres temps on la rasait pour avoir aimé en temps de guerre. A chaque fois, elle est seule à porter le poids du désir, du plaisir, de l'union des corps et de ce qui reste, malgré tout, la chose la plus « naturelle » qui soit, puisque inhérente à notre nature, à notre physiologie.
N'oublions pas que tout est affaire de culture. Les Inuits pratiquent une sexualité que nous qualifierions d'échangiste. Et pourtant chez eux, changer de femme avec celle d'un autre homme est une très grande marque d'estime et de confiance. Ce sont même des pratiques qui vont renforcer le lien social, car les familles impliquées seront désormais considérées comme parentes et les enfants comme frères et sours. On s'en doute, ce type de pratiques ne sera pas, chez nous, du genre à renforcer le lien social, mais plutôt source de zizanie !
En somme, au-delà des conventions et des dictats de la morale, combien de couples aujourd'hui sont capables d'être ce lieu où peuvent s'exprimer tous les fantasmes, tous les besoins profonds, toutes les dimensions de la sexualité, sans se sentir brimé, en danger, renié, jugé ? Combien d'hommes et de femmes sont réellement capables d'aimer leur corps dans le plaisir, sans renier ce plaisir partagé, et d'aimer leur sexe, cet organe sujet de tant de convoitises quand il s'agit du sexe de l'autre, mais pourtant si mal aimé quand il s'agit du sien ?
La sexualité est donc cet espace où s'exprime une foule de représentations, d'apprentissages, de vécus, de mémoires, qui sont la somme plus ou moins consciente de nos expériences passées. Notre corps est le lieu où s'expriment plusieurs langages : celui de la biologie, des émotions, de la pensée ou de la symbolique. Il devient ainsi à notre insu porteur de multiples significations liées à une culture et à un contexte. Et il est langage parce que c'est en lui que se dépose la parole de nos parents, de nos ancêtres, et c'est par lui aussi que nous exprimons un langage inconscient, fruit de nos interdits et de nos désirs refoulés.
ALLER VERS SOI POUR CONNAÎTRE SON DESIR
Si la sexualité nous oblige à comprendre dans quel contexte nous avons été élevés, elle nous oblige aussi à nous rapprocher de nous-mêmes, pour être à l'écoute de notre ressenti, de nos émotions. Car la première condition à une sexualité épanouie, c'est de pouvoir être en accord avec son ressenti. Encore faut-il être en contact avec son intime, avec ce qui vibre en soi, ce qui nous rend vivant. Là aussi, habitués que nous sommes à répondre à des injonctions inconscientes, il nous est parfois difficile de connaître notre désir profond. La société fait d'ailleurs tout pour nous induire en erreur, afin de nous rendre consommateurs et dépendants. Pour cela, elle édifie des modèles qu'elle sacralise, valorise, pour en faire une norme recherchée, bien loin de la réalité humaine. C'est ainsi que nous sommes amenés à consommer ce que la société valorise : les marchandises, mais aussi les êtres humains qui correspondent aux modèles valorisés. : femmes aux corps de rêve, au profil de « wonderwoman », hommes puissants ou protecteurs, eux aussi aux corps parfaits. Ces injonctions peuvent nous paraître complètement étrangères, rendues inconscientes par des messages quasi subliminaux véhiculés par certaines publicités, ou des messages on ne peut plus clairs imposés par les affiches géantes recouvrant les murs de la cité, ou les photos inondant les magazines.
La meilleure façon aujourd'hui d'assujettir les êtres humains, c'est d'agir sur leur image. En valorisant des idéaux quasiment impossible à atteindre, on maintient les gens dans la souffrance, dans une infériorité qui touche le plus profond de leur être, puisqu'il s'agit du désir, du sexe et de l'amour.
Or le corps de rêve, ce n'est pas le corps du désir. En cherchant à posséder un idéal, on risque de ne pas répondre à ses besoins. Ce ne sont pas des proportions parfaites qui rendent une personne désirable, mais son être, sa façon d'être, sa sensualité qui affleure, sa sensibilité qu'elle veut bien offrir. Ce qui rend l'autre désirable, ce sera aussi toujours cette part de mystère, sur laquelle on ne pourra pas mettre de mots, car cela échappe à toute logique, à toute justification, à toute rationalité. Car le désir qui entre en nous, c'est la vie qui entre, qui circule, qui nous met en mouvement et qui nous échappe totalement. A ce niveau, nous pouvons imaginer à quel point la vie s'accommode assez mal de la morale, et comme la morale peut parfois mal s'accommoder de la vie !
Nous sommes là au cour de notre problématique. Est-ce que nous répondons aux schémas imposés, appris, ou bien sommes-nous en contact avec notre être intérieur, qui seul peut nous guider ? Est-ce que nous sommes dans la satisfaction des besoins qu'exigent notre ego, notre image, notre statut social, ou bien essayons-nous de trouver ce qui nous nourrit, ce qui nous comble, ce qui nous agrandit ?
Pour trouver sa réponse, il faut être à l'écoute de soi, prendre la peine de savoir qui l'on est, s'arrêter sur ses sensations, ses émotions, ses ressentis, prendre le temps de s'explorer de l'intérieur. Cette descente en soi, qui va permettre de retrouver l'être que l'on est, qui va permettre d'adhérer à ce que nous sommes, est aussi ce qui va nous donner la capacité d'aller vers les autres. Point de retrouvailles avec l'autre si nous ne sommes pas capables d'avoir des retrouvailles avec nous-mêmes. C'est dans la réconciliation avec soi, dans l'acceptation de ce que nous sommes, que nous pourrons nous offrir à l'autre. Car la sexualité suppose que le plaisir éprouvé soit partagé, montré, « offert ». Et comment pouvons-nous le faire, si nous ne sommes pas déjà capables de nous l'offrir à nous-mêmes ?
BIBLIOGRAPHIE
(5) Voir l'ouvrage de Yves Semen, "La sexualité selon Jean Paul II", qui transmet l'enseignement que le Pape a appelé une "théologie du corps" au cours de 130 conférences sur ce sujet. L'auteur y fait paraît-il découvrir combien la pensée de Jean Paul II est libératrice, chassant définitivement de la morale catholique toute
condamnation de la sexualité et toute méfiance à son égard. A découvrir donc. pour en juger par soi-même.
(6) S. de Beauvoir, in Le deuxième sexe, II, Gallimard
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