La dimension symbolique du changement individuel
par Alain Juvenon
Le changement est l'enjeu-même d'une psychothérapie : sans désir de changer, l'échange dans le cabinet devient pur bavardage. Souvent, nous rencontrons d'abord un "patient" qui vient soigner son âme auprès de nous, psychothérapeutes. Ensuite, la relation doit se transformer pour accéder à une collaboration entre deux volontés, d'abord pour construire un sens nouveau, ensuite pour mettre en place un projet de vie novateur.
Un curieux symptôme...
Un ami me confie qu'il a mal à ses deux talons. Il traverse depuis quelques mois une passe difficile : il a peu de goût pour son travail et, à son bureau, il s'évade dans des jeux informatiques. De plus, ses clients lui paraissent de plus en plus négliger la valeur de ses prestations en ergotant sur leur durée ou leur coût. Et ses animations de formation ressemblent plus à du surf sur les vagues des préoccupations du public qu'à une démarche de résolution des problèmes concrets. Bref, il déprime.
Nous nous interrogeons sur le talon comme support symbolique. Nous en arrivons à l'idée que la plante du pied nous met en contact avec le sol : c'est notre "prise de terre" la plus courante. Et la Terre nous renvoie au monde réel, à ses exigences et ses ressources...
Mon ami a surtout envie d'être ailleurs en ce moment, de fuir cette réalité contraignante, pesante. Il rêve d'une île déserte et ensoleillée, où il pourrait s'étendre sur le sable et ne plus penser, ne plus se préoccuper du lendemain... « Etre ailleurs » : c'est un paradoxe. Peut-on être ici et ailleurs à la fois ? L'ubiquité nous est interdite, à nous les hommes. Etre ailleurs signifie donc ne pas être, ou être mal, partagé entre un ici indéniable et un ailleurs idéalisé.
De l'enracinement à l'arbre...
Le contact avec cette terre trop réelle lui est donc douloureux. Il lui faudrait s'enraciner, s'engager plus, arrêter de fuir... L'enracinement nous évoque l'Arbre, notre dimension végétale. C'est un archétype puissant, un thème répété dans la tradition judéo-chrétienne : au Paradis, il y avait l'Arbre de Vie et l'Arbre de la Connaissance du Bien et du Mal. C'était peut-être le même arbre vu sous deux angles différents : un angle vital et un angle mental. Dans les livres d'alchimie, l'arbre est lié aux chakras comme étages de l'être entre la Terre et le Ciel.
Contrairement à l'animal, l'arbre ne bouge pas : il pousse. Il ne peut fuir les variations brusques de son environnement ; il ne peut que s'y adapter ou mourir. Un arbre a besoin d'autant de racines que de branches pour supporter la force des vents. En s'enracinant, il permet son élévation. La sève descend en automne et monte au printemps. C'est un cycle annuel de croissance, en profondeur et en hauteur.
S'enraciner revient donc à accepter son environnement tel qu'il est, à s'installer en son centre et à plonger ses racines dans le sol. Cette « fixité », cette immobilité peut nous angoisser ; elle est vécue par mon ami comme une prison. Lui qui s'est toujours battu pour son indépendance, notamment en refusant tout engagement durable, aujourd'hui un « destin supérieur » lui demande d'y renoncer...
En fait, il a initié son enracinement il y a quelques années : en se mariant et en ayant un fils. Mais il a accompli ces actes sans en peser totalement l'influence sur ses habitudes de vie. De plus, il y a quelques mois, il a démarré une psychothérapie : il la considère comme un moyen de se mettre au pied du mur, de se confronter à son identité profonde.
Accepter nos conflits intérieurs...
Notre multiplicité intérieure crée des conflits, que nous ressentons comme des malaises, des indécisions, des inhibitions. Une partie de notre âme peut décider dans un sens, et une autre lui opposer une résistance. Ainsi, la dimension "végétale" de mon ami exige qu'il s'enracine et s'engage dans une nouvelle vie ; sa dimension "animale" défend l'ancienne indépendance qu'il confondait avec la Liberté. Cette douleur aux talons pourrait donc marquer le conflit entre l'animal et le végétal, le début d'un deuil de son indépendance, l'acceptation en cours d'un enracinement et d'un engagement dans le monde tel qu'il est.
Cet exemple montre la complexité des enjeux individuels du changement et la force des conflits inconscients. Nous comprenons mieux dès lors comment l'énergie peut nous manquer pour sortir de la dépression : les tensions internes la consomment intégralement tant que les parties contraires ne sont pas réconciliées autour de l'axe existentiel que symbolise le tronc de l'Arbre. Notre Moi semble impuissant à accélérer le phénomène ; il peut seulement aligner de petits actes symboliques au quotidien, de petites étapes sur le long chemin du changement, d'humbles rituels évoquant la mise en ordre à l'ouvre, ailleurs, dans le tréfonds de la psyché.