Accueil | Contacts | Mises a jour | RSS | Annoncer | Recommandez ce site
Le block note : revue de presse - les Articles
Sélection rubriques : Sommaire | Revue de presse | Glossaire | Salons - Congrès |L'AGRESSIVITÉ : UNE ÉMOTION DÉRANGEANTE MAIS NÉCESSAIRE
par Monique Brillon
Destins de la violence non pensée
Exprimer l'agressivité
Comme nous venons de le voir, contenir l'émotion agressive le temps nécessaire au développement de la pensée s'avère la condition essentielle pour trouver une issue psychique à la violence instinctuelle. Lorsque l'on n'y parvient pas, la nécessité de conserver l'équilibre entraîne l'urgence de lui trouver une issue immédiate. Le passage à l'acte, le déni et la répression offrent cette possibilité. Selon les caractéristiques de sa personnalité, qui déterminent sa façon de composer avec l'événement menaçant pour se protéger contre un éventuel débordement, la personne privilégie l'un ou l'autre de ces mécanismes.
Le passage à l'acte
Devant une menace appréhendée, certains individus vont spontanément s'attaquer à la source extérieure de l'élévation de leur tension par un passage à l'acte impulsif : crise de colère, violence verbale et/ou physique. Plus la poussée instinctuelle est forte, plus l'acte violent risque d'être destructeur. Selon Dejours, l'acte impulsif évacue la tension physique et, de ce fait, protège l'individu contre une somatisation possible, mais aussi contre l'éclatement de sa structure. Par contre, comme il empêche le travail d'élaboration mentale, la banque d'images mémorisées ne s'enrichit pas. Par conséquent, l'individu se retrouvera aussi désarmé devant toute nouvelle montée de violence instinctuelle qui pourra surgir dans le futur.
Le déni et les pensées paranoïdes
Plutôt que de s'attaquer à la source extérieure responsable de l'impulsion violente, certains vont rejeter hors de leur psychisme les pensées nées de cette impulsion en les déniant. Ce faisant, ils refusent de reconnaître comme leur appartenant une partie de leur réalité psychique. La liaison de ces pensées rejetées à celles déjà contenues dans l'appareil psychique est alors impossible, et, par conséquent, le travail d'élaboration mentale en est entravé.
Le mécanisme de déni est habituellement accompagné d'une projection vers l'extérieur. Les pensées agressives déniées et projetées sur autrui reviennent sous forme d'idées paranoïdes, l'individu craignant être la cible de la violence de l'autre. Les idées déniées peuvent aussi être projetées sur une partie du corps propre. La personne craint alors d'être agressée de l'intérieur, ce qui donne naissance aux craintes hypochondriaques. Cependant, parce qu'il y a eu création de pensées, même si la personne se refuse à en être l'auteur, le déni offre quand même une certaine issue psychique à la poussée instinctuelle, ce qui protège le corps contre une somatisation. Par contre, ceci se fait au détriment d'une juste évaluation de la réalité, et même au risque de l'éclatement de la structure de personnalité (développement d'une psychose).
La somatisation de la violence
D'autres individus vont plutôt s'attaquer à la source corporelle de la tension en réprimant l'émotion violente elle-même. La tension physique ne trouve ici aucune issue, ni dans l'acte ni par voie psychique. Elle reste donc coincée dans le corps, ce qui augmente le risque d'une somatisation. Celle-ci peut se manifester d'abord par un trouble fonctionnel sans maladie déclarée (dérèglement de la fonction digestive, hypertension artérielle, troubles du sommeil ou autre). L'usage répété de ce mécanisme à chaque nouvelle montée de violence, ou encore la persistance dans le temps de la situation perturbante qui nécessite une répression constante, peut alors conduire au développement d'une maladie. Chez l'individu qui a recours à ce mécanisme, le contact avec la réalité demeure intact, la violence ressentie n'est pas perceptible par l'entourage et l'adaptation au milieu environnant semble adéquate. Alors que Sami-Ali un psychanalyste psychosomaticien, les décrit comme des gens hyper-adaptés(7), Joyce McDougall, psychanalyste, les qualifie de «normopathes»(8)
Comme les deux mécanismes précédents, la répression entrave le travail d'élaboration mentale et laisse l'individu démuni devant de nouvelles attaques de la poussée instinctuelle violente. La possibilité de développer plusieurs somatisations s'en trouve augmentée. Selon Dejours, une grande proportion des maladies physiques ont quelque chose à voir avec cette somatisation de la violence.
Conclusion
La perception du danger diffère selon nos expériences antérieures. Chaque personne se montre sensible à certains aspects de la réalité plus qu'à d'autres. Dejours parle d'un zone de fragilité à l'inconscient pulsionnel. Lorsque rien dans la réalité extérieure ne vient toucher cette zone et susciter la violence, l'individu parvient à composer avec ces comportements programmés génétiquement sans élévation de sa tension interne. Il est en période d'équilibre. Si une rencontre comporte des aspects qu'il juge menaçants, ces comportements violents instinctuels sont réveillés. L'individu qui peut trouver une voie psychique à ces montées pulsionnelles voit ses capacités de réagir à de nouvelles attaques se raffiner, devenir de plus en plus efficaces au fur et à mesure qu'il accumule des expériences. Il développe une force et une confiance en lui qui l'amènent à ne pas craindre les situations nouvelles qui risqueraient de le surprendre, car il n'appréhende pas de se trouver démuni ou submergé par une poussée instinctuelle qu'il ne saurait contenir.
À l'inverse, celui qui recourt fréquemment au passage à l'acte, au déni ou à la répression, n'acquiert pas de nouveaux outils psychiques avec l'expérience. Les rencontres menaçantes le laissant toujours aussi impuissant, il apprend à se méfier des situations qui le heurtent. Il cherche à les fuir pour éviter de se retrouver envahi par une montée de violence qu'il sait ne pouvoir contenir. Il en vient à évoluer dans un univers de plus en plus restreint et à se couper de relations sociales dans lesquelles il se sent mal à l'aise. L'isolement devient un refuge nécessaire au maintien de son équilibre. Comme intervenant, nous savons qu'un être isolé socialement peut connaître plus facilement le découragement, voire le désespoir s'il en vient à être confronté à une perte importante. Le sentiment d'être dans une impasse et l'impossibilité d'aller chercher de l'aide peut le conduire à espérer la mort qui lui semble la seule issue possible à une existence insupportable. On peut alors être tenté d'insister pour le ramener dans le réseau social et faire pression sur lui s'il résiste. Notre insistance peut être perçue comme un danger, réveiller sa violence et entraîner un déséquilibre. On ne soupçonne pas quel combat l'individu doit mener pour affronter les poussées envahissantes de sa violence instinctuelle. Certes, l'aider à sortir de l'isolement s'avère important, mais suivre et respecter son rythme l'est tout autant.
Monique Brillon
Ph.D. psychologue
mbrillon@videotron.ca
BIBLIOGRAPHIE
(7) Sami-Ali. 1980. Le banal. Paris. Gallimard.
(8) McDougall, Joyce.1989. Théâtres du corps. Paris. Gallimard.
ARTICLES DU MÊME AUTEUR
Lire ou écrire pour se maintenir en santé
Nancy Huston, dans son Journal de la création, écrit : « Changer en joies présentes les douleurs passées est sans doute une des meilleures définitions qu'on puisse donner de l'activité littéraire... »(1) L'écriture aurait-elle le pouvoir de guérir, sinon de soulager, les blessures infantiles de l'écrivain ? Si oui, par quels mécanismes ? Et cet effet thérapeutique est-il le privilège du seul créateur ? La littérature ne pourrait-elle pas aussi s'avérer bénéfique pour la santé de ceux qui la fréquentent ?
L'agressivité : Une émotion dérangeante mais nécessaire
Parmi la gamme des émotions humaines, l'agressivité (et ses variantes en nuances et en intensité : irritation, rage, amertume, rancour, rancune, violence et autres) est parmi les plus dérangeantes. Lorsqu'elle vient perturber les relations affectives ou qu'elle se présente avec une intensité qui dépasse de beaucoup la situation qui l'a provoquée, elle embarrasse et l'on aimerait mieux ne pas avoir à s'y frotter. Certaines personnes semblent ne connaître qu'elle. Elles en sont habitées, tout et rien les met en rogne, souvent à leur grand désespoir et à celui de leur entourage.