Accueil | Contacts | Mises a jour | RSS | Annoncer | Recommandez ce site
Le block note : revue de presse - les Articles
Sélection rubriques : Sommaire | Revue de presse | Glossaire | Salons - Congrès |L'AGRESSIVITÉ : UNE ÉMOTION DÉRANGEANTE MAIS NÉCESSAIRE
par Monique Brillon
L'agressivité et l'élévation de la tension interne
Exprimer l'agressivité
L'agressivité, comme toute émotion, traduit des modifications physiologiques qui provoquent une élévation de la tension interne. Pour maintenir l'équilibre, il importe d'évacuer celle-ci d'une façon ou d'une autre. L'exprimer peut être un moyen d'y parvenir, et c'est d'ailleurs souvent le conseil proféré par plusieurs. Mais est-ce le seul, et est-il toujours le plus approprié ?
Faisons d'abord la distinction entre «exprimer» et «extérioriser» l'agressivité. On peut l'extérioriser dans un agir, par exemple en criant, en frappant sur un objet. Puisqu'il permet d'évacuer une partie de la tension, le geste soulage. Mais bien souvent, un certain malaise persiste parce que l'émotion, ayant été provoquée par un événement, une rencontre humaine, veut être entendue. Or le geste de colère ne réussit fréquemment qu'à mettre l'autre sur la défensive et à provoquer la sienne. Au lieu d'être compris, l'individu qui y recourt se retrouve pris dans un conflit qui s'envenime.
L'exprimer de manière à être entendu demande plus d'habilité. L'on doit pouvoir la signifier à travers l'expression corporelle subtile sans passage à l'acte. Christophe Dejours, un psychanalyste qui s'est intéressé aux destins de la violence instinctuelle, parle ici de l'«agir expressif de la colère» qui consiste bien souvent en une inhalation brusque d'air suivie d'un blocage en inspiration forcée pendant que les yeux se froncent, que le visage se colore et que la parole se suspend. Cette expression subtile de l'agressivité indique clairement à l'autre ce que l'on ressent sans pour autant l'agresser directement. Cela l'incite à modifier son approche, à s'ajuster à ce qu'il perçoit. Le recours à l'agir expressif de la colère demande déjà un certain contrôle qui n'est pas donné à tous. De plus, il doit souvent être complété par le recours à la parole. Il n'est pas simple d'exprimer verbalement une émotion qui surgit comme une impulsion. Il faut être en mesure de contenir cette dernière le temps nécessaire pour que les centres supérieurs du cerveau la traduisent en images mentales sur lesquelles on pourra mettre des mots. Lorsque l'émotion ressentie est justifiée par le comportement ou l'attitude d'autrui, il est pertinent de l'exprimer. Malheureusement, les individus sont inégaux quant à leur habileté à le faire. Les capacités nécessaires pour y parvenir diffèrent d'une personne à l'autre et dépendent des caractéristiques de la personnalité acquises au cours de l'éducation. Pour certains, la chose sera facile et ils auront toutes les chances d'être compris. D'autres se sentiront mal à l'aise dans l'expression de leur colère. Ils s'y essaieront gauchement, mais souvent, ils ne réussiront qu'à envenimer la situation. Au lieu de la baisse de tension recherchée, leur tentative se soldera au contraire par une élévation de celle-ci.
Penser la violence
Il se peut aussi, et cela n'est pas rare, que l'intensité de l'impulsion violente ressentie soit disproportionnée par rapport à la situation qui l'a suscitée. L'exprimer devient alors plus difficile, voire inapproprié. De deux choses l'une : ou la personne est consciente de la démesure de sa réaction et se retient de la livrer, ou elle ne le réalise pas et se risque à l'exprimer quand même, souvent avec éclat. Dans le premier cas, la tension interne demeure entière et l'individu est contraint de recourir à un autre moyen pour éradiquer l'émotion dérangeante afin de maintenir son équilibre. Dans le second, les chances de ne pas être compris et de se faire rabrouer par l'autre, pour qui cette réaction démesurée est incompréhensible, sont élevées. Ici aussi l'expression de l'émotion, au lieu d'apporter le soulagement escompté, ne fait qu'intensifier le malaise en mettant de l'huile sur le feu à un conflit interpersonnel déjà existant.
Lorsque la réaction violente est disproportionnée, la pensée peut aider à lui trouver une voie de décharge psychique par un travail d'élaboration mentale. Comment fonctionne cette dernière ? La condition première pour la mettre en branle est de contenir l'émotion, c'est-à-dire de la laisser présente en soi. De là, des pensées vont surgir. Même si certaines peuvent surprendre et paraître sans lien avec la situation, ou encore nous paraître condamnables, la seconde condition pour que le travail de digestion psychique se fasse est de les accueillir. Le cerveau fonctionne sur un mode associatif. Dans la mesure où nous ne cherchons ni à le guider, ni à le contrôler, ni à critiquer les pensées qu'il nous envoie, il lie les images les unes aux autres à l'aide de toutes sortes de stratégies qui ne sont pas réductibles à la seule logique. Cette dernière intervient surtout quand nous faisons un effort pour orienter la pensée. Si, au contraire, nous laissons libre cours à celle-ci, le cerveau associe les pensées surtout sur la base de l'analogie émotionnelle. Durant la nuit, alors que la conscience est endormie, il rattache les pensées de la veille à d'autres images emmagasinées dans la mémoire affective depuis notre naissance. Pour ce faire, il privilégie celles qui ont vu le jour sur la base d'une émotion semblable. Autrement dit, il élabore un rêve qui vient inscrire la réaction émotionnelle de la veille dans le courant historique propre de l'individu et ainsi lui faire prendre sens. Au réveil, il est probable que la situation qui avait tant heurté la veille semble moins dramatique. Il se peut même que des solutions se présentent à l'esprit.
Le travail associatif du cerveau permet un réaménagement des perceptions de la réalité qui avaient pu être déformées par le sentiment de danger. L'agressivité étant une émotion primitive, elle est déclenchée de façon quasi réflexe dès que le cerveau détecte ce qui lui semble être une menace. Pour juger de la dangerosité potentielle d'une situation, il la compare à des expériences antérieures emmagasinées dans la mémoire. S'il détecte des ressemblances, il déclenche une réaction automatique de défense. Cependant, l'urgence de réagir l'empêche souvent de prendre en compte les différences qui existent entre la situation actuelle et les événements passés. Il réveille en bloc les mêmes comportements d'attaque qu'il avait jadis mémorisés, même si l'événement présent ne le justifie pas. Le travail d'élaboration mentale met à profit une faculté supérieure du cerveau, soit celle de s'observer lui-même en train de réagir de façon automatique (c'est ce qu'on appelle l'introspection). Celle-ci permet de distinguer, dans la réaction émotive actuelle, ce qui appartient au passé et ce qui s'adresse au présent(5).
On peut voir que le travail associatif du cerveau est un travail créatif. Il permet de sortir de l'ornière des comportements automatiques mis en branle à notre insu devant une menace plus appréhendée que réelle. Il modifie sans cesse nos souvenirs, nous aide à les envisager avec un regard neuf. De plus, l'événement ainsi métabolisé contribue à enrichir la banque d'images enregistrées dans la mémoire psychique et donc à faciliter tout travail d'élaboration mentale futur. Autrement dit, plus nous parvenons à trouver une issue psychique aux impulsions violentes, plus nous serons habiles à utiliser cette voie à bon escient lorsqu'une nouvelle situation viendra solliciter notre violence instinctuelle.
Les observations cliniques en psychosomatique révèlent que, quand ce travail d'élaboration mentale est entravé, les possibilités de voir se développer des maladies physiques s'accroissent. Ceci laisse croire que la mentalisation d'une émotion permet une évacuation de la tension corporelle(6). Au regard de l'homéostasie, ce processus n'a pas besoin d'être entièrement conscient pour être efficace. Dans la mesure où le travail associatif du cerveau n'est pas entravé, l'élaboration mentale se fait et la baisse de la tension s'en suit. Il se peut qu'une prise de conscience émerge de ce processus, mais cela n'est pas indispensable au maintien de l'équilibre énergétique.
BIBLIOGRAPHIE
(5) Brillon, Monique. 2006. La pensée qui soigne. Chap. 3. Montréal. Ed. de l'Homme.
(6) Dejours, Christophe. Recherches psychanalytiques sur le corps. Op. cit.
ARTICLES DU MÊME AUTEUR
Lire ou écrire pour se maintenir en santé
Nancy Huston, dans son Journal de la création, écrit : « Changer en joies présentes les douleurs passées est sans doute une des meilleures définitions qu'on puisse donner de l'activité littéraire... »(1) L'écriture aurait-elle le pouvoir de guérir, sinon de soulager, les blessures infantiles de l'écrivain ? Si oui, par quels mécanismes ? Et cet effet thérapeutique est-il le privilège du seul créateur ? La littérature ne pourrait-elle pas aussi s'avérer bénéfique pour la santé de ceux qui la fréquentent ?
L'agressivité : Une émotion dérangeante mais nécessaire
Parmi la gamme des émotions humaines, l'agressivité (et ses variantes en nuances et en intensité : irritation, rage, amertume, rancour, rancune, violence et autres) est parmi les plus dérangeantes. Lorsqu'elle vient perturber les relations affectives ou qu'elle se présente avec une intensité qui dépasse de beaucoup la situation qui l'a provoquée, elle embarrasse et l'on aimerait mieux ne pas avoir à s'y frotter. Certaines personnes semblent ne connaître qu'elle. Elles en sont habitées, tout et rien les met en rogne, souvent à leur grand désespoir et à celui de leur entourage.