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Sélection rubriques : Sommaire | Revue de presse | Glossaire | Salons - Congrès |L'AGRESSIVITÉ : UNE ÉMOTION DÉRANGEANTE MAIS NÉCESSAIRE
par Monique Brillon
À quoi sert l'agressivité?
La morale judéo-chrétienne dans laquelle nous avons été élevés, et qui imprègne encore nos façons de penser aujourd'hui, a tendance à condamner non seulement l'expression de l'agressivité, mais également toute manifestation de sa présence en nous. La culpabilité qui en découle incite plusieurs à la refouler ou à la réprimer. L'agressivité refoulée rejaillit sur l'estime de soi : l'individu se sent méchant, et ce sentiment, s'il devient écrasant, peut le conduire à la dépression. L'agressivité réprimée, pour sa part, provoque une tension corporelle qui peut, à la longue, avoir un impact sur la santé physique.
Par ailleurs, certains ont pu affirmer que, si cette émotion instinctuelle trouvait sa justification chez l'homme primitif dont la survie était constamment menacée, la vie moderne ne justifierait plus son existence puisqu'elle s'avère souvent plus dévastatrice qu'utile. C'est, à mon avis, porter un jugement de valeur sur un outil qui, si l'on parvient à le canaliser, peut nous aider à nous adapter à notre environnement. On peut déplorer et désapprouver la violence destructrice tout en reconnaissant que l'émotion de colère a sa pertinence. Arrêtons-nous quelques instants à réfléchir à l'utilité de cette émotion inconfortable qui, souvent, vient compliquer nos relations interpersonnelles.
On a l'habitude de penser que les émotions en général perturbent le jugement : il est d'usage d'opposer «émotif» et «rationnel». Les émotions dites «positives», la joie par exemple, sont perçues comme une prime de plaisir, un à-côté agréable mais plus ou moins utile lorsqu'on a besoin de réfléchir sérieusement. Les émotions dites «négatives» par ailleurs, dont l'agressivité, sont vues comme une nuisance pour la capacité de raisonner. Dans son livre intitulé L'erreur de Descartes(3) , Antonio R. Damasio, un neuro-scientifique, veut réhabiliter le rôle de l'émotion dans la mise en ouvre de comportements rationnels, tels que porter un jugement ou prendre une décision. Il explique que, dans les domaines humains où règne l'incertitude, nous devons, à partir d'une foule d'informations plus ou moins précises et souvent en contradiction les unes avec les autres, prédire, planifier, trouver des solutions ou prendre action. Lorsqu'il s'agit, par exemple, de choisir une carrière ou un conjoint, d'opter pour une séparation, d'écrire une lettre à un proche, de décider comment se comporter face à un conflit, nous nous livrons à une réflexion complexe.
Plusieurs systèmes de neurones ouvrent alors de concert, y compris ceux qui contrôlent les processus émotionnels et les fonctions corporelles nécessaires à la survie de l'organisme. Par l'intermédiaire des nerfs, le cerveau reçoit des messages en provenance de tous les organes du corps et les interprète en émotions. Particulièrement lorsque les processus de jugement concernent nos rapports sociaux, les émotions servent de guide, supportent l'intelligence intuitive. Parce qu'elles sont en lien avec nos expériences antérieures, elles nous permettent de prendre en compte des aspects plus subtils, souvent invisibles et implicites des situations, de saisir les sentiments de l'autre et de prévoir ses réactions. Elles sont mises en réseaux avec les parties plus rationnelles de notre cerveau qui, s'il sait en tenir compte tout en les relativisant à l'aide d'autres informations plus objectives, peut alors porter un meilleur jugement ou prendre une décision plus éclairée.
Dans son plaidoyer pour redorer le blason des émotions, Damasio donne la préférence aux sentiments à saveur altruiste, comme la compassion, la sollicitude ou toute autre émotion susceptible de nous aider à mieux saisir la réalité de l'autre. Par ailleurs, il a tendance à considérer l'agressivité davantage comme une nuisance, un reliquat dérangeant de notre hérédité phylogénétique qui viendrait plutôt fausser le jugement. Pourtant, il spécifie par ailleurs que, pour que nos réponses à l'environnement soient adaptées, il faut qu'elles soient évaluées et modulées en fonction des impératifs de notre survie. Quelles autres émotions que la peur et l'agressivité peuvent remplir cette fonction ? Certes, les sentiments altruistes sont essentiels à une réflexion qui veut tenir compte de l'ensemble des éléments en cause en vue d'une saine adaptation. Mais à mon avis, l'agressivité, parce qu'elle vient enrichir nos savoirs intuitifs, contribue à ces opérations intellectuelles importantes qui concernent nos rapports humains. Sa survenue nous alerte d'un danger possible à poser tel ou tel geste, à prendre telle ou telle décision. En tenir compte nous aide à mieux planifier notre action, et à l'inverse, en faire fi risque de nous entraîner dans des situations potentiellement nuisibles pour nous.
Une autre fonction de l'agressivité consiste à soutenir une saine affirmation de soi. Pour se sentir à l'aise dans nos rapports interpersonnels, il importe que, tout en tenant compte de la sensibilité de l'autre et en respectant ses besoins, notre individualité y trouve aussi sa place. Lorsque nous ressentons de la colère, celle-ci nous informe du fait que quelque chose d'important pour nous ne trouve pas d'accueil. Une saine expression de celle-ci vient signifier clairement à l'autre les limites à ne pas franchir s'il souhaite conserver de bons rapports avec nous et ne pas susciter inutilement une réaction violente.
La possibilité qu'une poussée de violence instinctuelle apparaisse dans des proportions exagérées par rapport à ce qui la suscite est cependant fréquente et c'est souvent dans ces moments-là qu'elle importune. Bien qu'elle soit inadaptée à la situation actuelle, elle révèle quelque chose d'important sur la personne qui l'éprouve, quelque chose de vrai par rapport à sa réalité intime et subjective. Je le rappelle : une émotion ne ment pas, il s'agit d'une réaction physiologique automatique et indépendante de notre volonté. Si elle survient, c'est qu'elle a tout à voir avec l'histoire de l'individu telle qu'enregistrée dans sa mémoire corporelle. L'événement qui la suscite, bien que banal, vient sans doute réveiller le souvenir d'une vielle blessure qu'il s'efforce de tenir à distance et qui demande à être reconnue(4). Ainsi en est-il chez ceux qui semblent se nourrir d'une rumination constante de leur rage et de leur rancune. Ils sont aux prises avec une blessure narcissique d'envergure, qu'ils peuvent ou non reconnaître, et dont ils ne parviennent pas à guérir. Souvent, entretenir la rancour protège contre la peine et la détresse qui pourraient les submerger s'ils s'arrêtaient vraiment à leur souffrance. La rage fait ici fonction de bouée de sauvetage pour éviter d'être emporté par le courant du désespoir. Quelle que soit son intensité ou son incongruité en regard de la situation actuelle, la violence ressentie dit toujours quelque chose de l'identité de son hôte, d'une partie de son être d'autant plus vitale qu'il n'en veut rien savoir.
NOTA & BIBLIOGRAPHIE
(3) Damasio, Antonio R. 2001. L'erreur de Descartes. Paris. Ed. Odile Jacob, coll. Poches.
(4) Les événements émotionnellement significatifs, heureux ou malheureux, sont enregistrés dans nos neurones, et ce, qu'on en soit conscient ou non. Tout événement qui les rappelle vient stimuler l'hippocampe, une autre sous-structure du système limbique particulièrement impliquée dans les processus de mémorisation et de remémoration.
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