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Le block note : revue de presse - les Articles
Sélection rubriques : Sommaire | Revue de presse | Glossaire | Salons - Congrès |LIRE OU ÉCRIRE POUR SE MAINTENIR EN SANTÉ
par Monique Brillon
Nancy Huston, dans son Journal de la création, écrit : « Changer en joies présentes les douleurs passées est sans doute une des meilleures définitions qu'on puisse donner de l'activité littéraire... »(1) L'écriture aurait-elle le pouvoir de guérir, sinon de soulager, les blessures infantiles de l'écrivain ? Si oui, par quels mécanismes ? Et cet effet thérapeutique est-il le privilège du seul créateur ? La littérature ne pourrait-elle pas aussi s'avérer bénéfique pour la santé de ceux qui la fréquentent ?
On peut trouver réponse à ces questions dans le rapport que l'activité créatrice entretient avec l'imaginaire. Mais qu'est-ce au juste que l'imaginaire ? Disons d'abord qu'il n'est pas l'apanage des seuls artistes créateurs. Tous nous en possédons un, plus ou moins actif et productif. On le voit à l'ouvre lorsqu'au cours d'une conversation à bâton rompu, une idée surgit dans notre esprit et nous surprend, ou encore lorsqu'en regardant des photos, des souvenirs nous reviennent en tête alors que nous croyions les avoir oubliés. L'imaginaire alimente nos fantasmes conscients et inconscients et intervient dans la formation des images du rêve nocturne. Les pensées qui y circulent sont alimentées par l'émotion et sont soit conscientes, préconscientes ou inconscientes.
Elles entretiennent des liens très étroits avec notre corps, avec ses réactions physiologiques et surtout avec sa mémoire. En effet, par elles, notre psychisme tente de se représenter en images un ressenti physiologique, celui qui accompagne les émotions soulevées par les divers événements vécus depuis notre naissance et qui ont revêtu une importance émotionnelle pour nous.
L'imaginaire est l'outil le plus précieux et le plus raffiné dont nous disposons pour faire face à l'angoisse et libérer le corps de ses tensions. En effet, grâce au pouvoir créateur de notre cerveau, si nous savons laisser libre cours aux idées et aux images qui s'élaborent spontanément en nous sans chercher à les contrôler ou à les diriger, des liens s'établissent entre les différentes pensées conscientes, préconscientes et inconscientes sur la base des émotions qui leur ont donné naissance. Grâce à cette activité de liaison qui nous permet de mettre des images et des mots sur une émotion qui nous trouble, l'imaginaire transforme une partie de l'énergie physiologique (les réactions viscérales inhérentes à l'émotion) en énergie psychique (image, fantasme). Ce faisant, il soulage le corps d'une tension interne en lui trouvant une voie d'évacuation mentale et contribue ainsi au maintien de la santé physique. C'est pourquoi on peut dire de l'imaginaire qu'il est la « pensée qui soigne ».
Pour stimuler notre imaginaire, il est bon de l'alimenter au contact de celui des autres. La fréquentation de la littérature peut ici jouer un rôle. Les ouvres de fiction explorent abondamment les grands thèmes humains tels que l'amour, la mort, la souffrance, le pouvoir, la servitude et plusieurs autres. Elles foisonnent d'une multitude de représentations mentales issues de l'imaginaire des créateurs et celles-ci ont le pouvoir de susciter nos émotions et de stimuler nos pensées, ce qui permet parfois, voire souvent, de relancer le travail psychique. Une ouvre littéraire agit comme un miroir dans lequel nous pouvons reconnaître les pensées et sentiments qui nous troublent et que parfois nous avons tendance à repousser, soit parce qu'ils nous font souffrir ou par culpabilité. L'identification aux personnages fictifs qui vivent des difficultés semblables aux nôtres peut ainsi nous aider à accepter certains aspects de nous que nous condamnons et à leur faire une place dans notre appareil psychique, donnant ainsi de la nourriture à notre imaginaire pour qu'il puisse faire son travail de canalisation des tensions.
Se livrer soi-même à la création littéraire incite notre imaginaire à être encore plus actif dans son travail de liaison. Écrire de la fiction exige qu'on laisse les mots surgir par eux-mêmes, sans chercher à diriger l'histoire ou à contrôler la vie et les réactions des personnages. Faire taire la pensée logique, laisser parler l'imaginaire en lui permettant de guider la main de l'écriture, voilà qui n'est pas chose simple. Mais lorsqu'on parvient à laisser les personnages vivre à leur guise, les liens émotifs se font d'eux-mêmes et l'enchaînement des images suit la logique de l'inconscient. Il n'est pas rare qu'en cours d'écriture, une émotion se pointe. À la faveur de ce mouvement créateur, elle trouve une voie pour se libérer insoupçonnée jusqu'alors.
La fonction thérapeutique de l'écriture ne réside pas que dans ce seul aspect cathartique. L'apaisement de la souffrance interne par l'activité littéraire dont parle Nancy Huston vient surtout du fait que la création contribue souvent à la transformation d'un ressenti douloureux en quelque chose de beau, une ouvre d'art. L'artiste est ici animé par le désir de communiquer, de partager cette souffrance par ailleurs indicible avec d'autres êtres humains. Ainsi, même à travers l'expression d'émotions pénibles et la mise en scène de situations atroces, le créateur parvient à susciter en lui-même d'abord, et chez son lecteur ensuite, une émotion d'un autre ordre, le sentiment d'être devant une ouvre d'art. C'est ce plaisir esthétique, plaisir partagé avec le lecteur, qui peut être thérapeutique pour celui qui en est l'auteur.
Monique Brillon
Ph.D. psychologue
mbrillon@videotron.ca
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BIBLIOGRAPHIE
Brillon, Monique (2006) : La pensée qui soigne. Ed. de l'Homme.
(1) Huston, Nancy : Journal de la création. Ed. Actes Sud, coll. Babel. Paris. 2001. p. 86