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LE FÉMININ EN SOUFFRANCE
OU LES MALAISES IDENTITAIRES DES FEMMES
par Monique Brillon

Être femme au XXIe siècle, est-ce aussi difficile qu'avant la révolution féministe ? Malgré les changements apportés à la condition féminine, les femmes d'aujourd'hui se révèlent encore souvent aux prises avec des doutes ou des interrogations concernant leur féminité ou même leur valeur en tant que personne. Dns un livre portant sur le rôle du père dans le développement de l'identité féminine, je m'étais penchée sur la question en interrogeant l'impact des bouleversements apportés aux rôles sociaux dévolus aux hommes et aux femmes(1) . Quelques dix ans plus tard, je constate que, même si les jeunes femmes sont maintenant bien adaptées à ces changements, il semble que la difficulté d'être femme persiste encore chez elles. Ce phénomène montre que l'épanouissement de l'être au féminin est un phénomène complexe et que les difficultés éprouvées par plusieurs ne peuvent pas s'expliquer par un seul facteur, si important soit-il.

Depuis quelques décennies, nous vivons à l'ère de l'individualisme. La réalisation de soi, l'épanouissement personnel, le bonheur au singulier, sont les valeurs sociales mises de l'avant dans nos sociétés. Parallèlement, nous avons vu se développer une sorte de culte du Moi. C'est ainsi que le besoin de performer dans tous les domaines est devenu l'aune auquel plusieurs s'évaluent. Les femmes ne font pas exception à la règle : en tentant de concilier travail, famille et vie amoureuse, elles s'exigent de réussir partout à la fois et la moindre défaillance entache leur estime d'elles-mêmes. Les écarts grandissant entre l'idéal poursuivi et la réalité souvent tout autre les laissent aux prises avec des doutes semblables à ceux qui tourmentaient leurs mères autrefois.

Différents motifs conduisent alors certaines femmes à chercher de l'aide en psychothérapie. Les unes se plaignent d'un manque de confiance en leurs capacités, les autres de relations interpersonnelles difficiles ou d'échecs amoureux répétés. Lorsqu'elles confient leur vécu intime, on les découvre hantées par des sentiments de peur, de honte, de culpabilité, et par des représentations d'elles-mêmes conflictuelles, empreintes de dévalorisation et de doute concernant leur valeur en tant qu'être humain ou en tant que femme pouvant s'attirer l'amour d'un homme. La plupart du temps, ces malaises reflètent des tensions au sein d'une identité mal affirmée. C'est en écoutant les femmes dans la quarantaine qu'une constante sous-jacente à leur plainte m'est apparue. Cette période de la vie voit souvent surgir une crise identitaire à l'occasion de laquelle l'individu se questionne sur lui-même ou sa vie passée pour la réorienter dans le futur. Qui suis-je ? Quelle est ma place dans le monde ? Quel est le sens de ma vie ? Les femmes aux prises avec ce questionnement éprouvent souvent une tristesse imprécise, une nostalgie dont elles ont du mal à identifier l'origine. C'est un peu comme si elles regrettaient quelque chose sans savoir de quoi il s'agit. Certaines se plaignent de solitude, d'un vide affectif qu'elles ont du mal à comprendre alors qu'elles ont un conjoint stable, qu'elles sont entourées d'enfants aimants et d'amies chères. D'autres expriment ce malaise plus clairement par le sentiment d'avoir perdu quelque chose, de s'être égarée quelque part. En approfondissement la compréhension de ce malaise, il n'est pas rare que ces femmes en viennent à identifier une forme d'égarement par rapport à leur être profond, soit le féminin en elles.

On ne peut expliquer cet éloignement du féminin par les seuls facteurs sociaux décrits précédemment. Ils ont certes une influence, mais ils n'atteignent pas toutes les femmes de la même façon et la profondeur du malaise ressenti par plusieurs laisse croire que des facteurs individuels sont en cause et s'ajoutent aux impératifs sociaux liés à l'obligation de performer à tous égards. Pour comprendre les difficultés à être femme ressentie par plusieurs, il est nécessaire d'interroger la nature des premiers liens avec les figures parentales qui ont façonné leur identité.

Précisons d'abord ce qu'est l'identité. Pour parler de ce que nous avons de plus vrai en nous, le noyau de notre être, ce qui nous spécifie en propre et nous distingue des autres, Winnicott(2) , un psychanalyste anglais, utilise le terme de Vrai Soi. Ses manifestations prennent différentes formes : des goûts ou des élans spontanés, des rêves nocturnes, des réactions physiologiques traduisant des mouvements émotionnels, une petite voix intérieure s'exprimant au « Je ». Le Vrai Soi existe à la naissance, mais à l'état potentiel seulement, l'enfant, aidé de ses parents, devant apprendre à reconnaître ses élans comme étant siens. Pour la femme, l'essentiel de son Vrai Soi s'ancre dans le féminin en tant qu'élan vital émanant de sa biologie propre.

Par ailleurs, une identité harmonieuse est le fruit d'un accord entre le Vrai Soi au féminin et les diverses identifications au père et à la mère que la fillette effectue tout au long de son développement. La femme qui en jouit se sent en pleine possession de ses moyens, a l'impression de s'épanouir et de vivre en conformité avec son être profond. Dans le cas contraire, elle est habitée par des tensions, des doutes, un sentiment d'insécurité qui découlent du fait que certaines de ses identifications sont en conflit avec son Vrai Soi et sont ressenties comme des corps étrangers, dérangeants ou conflictuels.

« On ne naît pas femme, on le devient. » Ces célèbres paroles de Simone de Beauvoir pourraient s'appliquer au développement de l'identité de la fillette. Pour éveiller son Vrai Soi et construire sa personnalité, elle s'appuie sur la relation avec ses deux parents. Père et mère assument vis-à-vis d'elle des fonctions spécifiques et complémentaires et contribuent à lui apprendre à être femme et à s'aimer comme telle. Le parcours que doit effectuer la petite fille pour devenir femme ressemble davantage à un labyrinthe qu'à une ligne droite. Il est fait de multiples détours et recoins où elle risque de s'égarer, de perdre contact avec son essence. La femme adulte aux prises avec des doutes quant à sa féminité ou sa valeur en tant qu'être humain devrait interroger son parcours. Peut-être a-t-elle, à son insu, perdu contact avec ce féminin sacré qui constitue son être profond. Ce travail sur elle-même peut l'aider à reprendre contact avec lui et du coup, à raffermir sa confiance en elle et à retrouver les joies multiples que lui réserve le fait de vivre en harmonie avec lui.

Monique Brillon
Ph.D. psychologue
mbrillon@videotron.ca