Faire une montagne de sa vie
par Serge Bouchard
Le mot passion n'est pas le plus populaire en ville. Nous le réservons à l'amour et aux arts mais nous avons tendance à l'exclure de nos travaux et de nos jours. Dans un monde où on ne fait pas de sentiment, la passion s'avoue plus qu'elle ne s'exprime. C'est quasiment un péché mignon. Bien sûr, la chose est on ne peut plus claire: nous opposons la raison à la passion. Depuis que la raison se donne tous les droits, nous jouons sur les mots. Nous nageons dans l'efficacité, les programmes, les objectifs et les intérêts. Nous sommes du capital et des ressources, nos histoires de vie sont comme des comptes courants, certainement pas des contes de fées. Dans la flèche d'un temps devenu carrément linéaire, nous sommes des carrés mis en boîtes, des points dans une nébuleuse et notre qualité de vie est obligatoirement mesurée.
Bien des penseurs ont réfléchi aux faits et aux méfaits de la Raison. Sommes-nous devenus des êtres dont la pensée économique rogne sur tout ce que nous voudrions exprimer mais surtout sur les mots pour le dire? Des mots, nous en inventons de nouveaux dans le but d'être toujours plus rapidement rendus au bout de notre pensée. Soyez brefs et concis, venez-en au but, vos états d'âme n'intéressent personne. Quand on ne se préoccupe pas de l'état d'âme des gens, les gens n'amènent pas leur âme au boulot. Nous mesurons nos heures, nos pas, nos efforts, comme nous mesurons nos dépenses et nos investissements. Nos discours s'appuient sur l'univers de la balistique et de la comptabilité générale. Voilà bien nos expressions préférées: cible, mission,impact, investissement, bilan, équilibre entre l'actif et le passif. Pas surprenant que notre existence tienne dans une bataille de chiffres. Nous sommes des numéros, dit-on souvent, des numéros dans le grand cirque de la raison.
Cela n'est pas normal parce que cela est plate. Les pneumonies de l'âme se multiplient. Les thérapeutes de la psyché font fortune. Avons-nous gagné les libertés de la Personne pour mieux périr dans l'insignifiance de l'Individu, dans l'angoisse d'un sujet désarmé, une donnée simple et brute dans une cohorte statistique ou dans un plan stratégique? Car, bien sûr, la pensée militaire et économique ne pense qu'en termes de pertes et de gains. Nous sommes des coûts humains, des fonctions et des postes, des pièces dans des organigrammes, des barreaux sur des échelles.
Mais voyez-vous, l'amour n'est pas un placement, il n'y a pas a priori de raison d'être et encore moins de raison d'aimer. Le sens n'est pas un chiffre et le jour où les chiffres auront du sens, nous serons plus heureux. Pourtant, comment vivre sans passion? Nous savons tous que raison sans passion est une véritable congélation de l'âme. Le plaisir d'être en vie, le plaisir d'être et la volonté d'être plus encore sont autant de mystères humains qui nous habitent. Là où il n'y a pas de plaisir, il y a de la gêne, c'est-à-dire de l'entrave, des difficultés, des lourdeurs, de la fatigue.
Or, la passion nous transporte. Si l'amour rend ingénieux, la passion, elle, nous donne des ressources insoupçonnées. Elle nous fait plus résistants. Passionnés, nous avons moins tendance à nous plaindre quand le temps est mauvais. La passion donne du coeur à l'ouvrage. C'est d'ailleurs un problème. Nous pouvons être victimes de notre passion. Elle nous rend vulnérables en quelque sorte. On acceptera tout pour faire ce qu'on aime. Cela explique pourquoi et comment la raison a gagné son combat contre la passion. Elle l'a déclarée irrationnelle, voire dangereuse pour la bonne marche de nos vies, mais elle peut la tourner à son profit quand la chose l'arrange. Mauvaise foi, quand tu nous tiens.
La rationalité a ses limites et la rationalité seule ne suffit pas. Les plaisirs dans la vie sont tout aussi vrais que les nombreuses souffrances que cette même vie nous réserve. Celui ou celle qui carbure à la passion cherchera à donner du sens à tout, à la routine, à la distance, à la durée. L'enjeu est de taille car ne plus mordre dans la vie finit par nous couper l'appétit, l'appétit de vivre s'entend.
Mais qu'en est-il à la fin? Exprimer sa passion revient simplement à être humain et à le dire. Nous sommes des êtres de parole. Alors il faut parler. Il est bon surtout de se parler à soi-même, de se raconter des histoires, des histoire à n'en plus finir, des histoires pleines de rebondissements, remplies de mots et de poésie. J'ai toujours refusé d'être bref et concis, de m'analyser, de m'expliquer ou de rendre des comptes. Nous avons le devoir de nous rebeller contre la dureté et la platitude de la vie. Car la vie est un principe de rebondissement. Rebondir, c'est vivre. Nous ne savons rien de la mort sinon ceci: les morts ne rebondissent plus, leur fixité nous étonne. Il n'est pas bon de mourir avant l'heure.
Puisque nous sommes là, faisons des montagnes de nos vies.
Serge BouchardCo-fondateur d'Archétypes-Inter